La perception du risque de l'énergie nucléaire civile

Cette page web de vulgarisation scientifique a pour but d’informer sur principaux enjeux liés aux risques de l’Énergie Nucléaire Civile (ÉNC). Pour ce faire, nous présentons les mécanismes physiques entourant le fonctionnement et les défaillances des centrales nucléaires, ainsi que ceux pertinents à la gestion des déchets radioactifs. La dernière section de cette page fait un bref historique de la perception de l’ÉNC depuis son avènement. Les différentes sections font également référence aux résultats de notre enquête, menée auprès de 88 répondants et tentant d’identifier les facteurs influençant la perception du risque lié à cette technologie. Pour accéder à tous les résultats de cette enquête ainsi qu’à nos sources bibliographiques, accédez simplement aux liens situés au bas de cette page.

Par Zacchary Beauregard-Pilotte et Liam Prémont

Notre enquête s’est notamment intéressée à la perception du risque d’accident nucléaire par le public. En réponse à la question demandant d’estimer sur une échelle de 1 à 5 le risque qu’un accident se produise, les répondants l’ont évalué en moyenne à 2,58, avec un écart-type de 1,04. Cependant, cette moyenne s’élève à 3,17 en ne considérant que le groupe âgé de 45 à 54 ans, ce qui suggère qu’une perception modérée du risque d’accident persiste dans les mentalités.

Intéressons-nous alors aux principes physiques gouvernant le fonctionnement et les défaillances des réacteurs nucléaires.

La fission nucléaire : le fonctionnement d'un réacteur nucléaire

Un réacteur nucléaire fonctionne avec le principe de fission nucléaire ; lorsqu’un noyau d’un élément lourd absorbe un neutron, une particule composante d’un noyau, le noyau devient instable et effectue des oscillations. Afin de retourner à la stabilité, le noyau se sépare entre deux noyaux plus petits en dégageant des neutrons et de l’énergie thermique. Les neutrons dégagés peuvent eux aussi engendrer la fission d’autres noyaux, créant ainsi une réaction en chaîne. Dans un réacteur nucléaire, l’énergie thermique libérée par les réactions de fission sert alors à chauffer un fluide dit caloporteur, qui est généralement de l’eau à haute pression. Cette eau est convertie en vapeur à haute pression, qui sert elle-même à générer de l’électricité en engendrant la rotation d’une turbine.

Fission de L'uranium 235 https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3606704/

Les 3 accidents majeurs

Encore de nos jours, les trois accidents entourant la production d’énergie nucléaire demeurent marquants tant sur les politiques énergétiques que sur l’image des réacteurs nucléaires auprès du public. C’est pourquoi il est important de s’intéresser aux causes techniques, physiques et structurelles de chacun de ces incidents ainsi qu’à leurs répercussions sur les acteurs responsables de l’énergie nucléaire.

Three Mile Island (1979)

L’accident de Three Mile Island de 1979 est le premier des trois accidents majeurs d’un réacteur nucléaire (Högberg, 2013, p. 267) . Celui-ci est survenu après une perturbation opérationnelle qui a créé une augmentation de la pression dans le système du réacteur (Högberg, 2013, p. 269). Cette légère augmentation de pression a ouvert une valve du pressuriseur et l'a laissée bloquée en position ouverte, entraînant une perte continue de vapeur et, par conséquent, d’eau dans le système primaire du réacteur (Högberg, 2013, p. 269). De plus, à cause d’une instrumentation défaillante, les opérateurs ont cru détecter un faux et dangereux surplus d’eau, ce qui les a menés à couper l'injection d'eau de refroidissement afin de ne pas surcharger le réacteur (Högberg, 2013, p. 269). Conséquemment, le cœur du réacteur a fondu partiellement (Högberg, 2013, p. 269). Après deux heures, la valve fut finalement fermée (Högberg, 2013, p. 269-270). De plus, une combustion d’hydrogène a augmenté la pression de 0,2 MPa (Högberg, 2013, p. 270). Le tout a fait en sorte que 45 % du cœur a fondu, soit à peu près 62 tonnes, dont 19 tonnes sont tombées au bas de la cuve (Högberg, 2013, p. 270).

Causes :
  • Instrumentation défaillante(Högberg, 2013, p. 271)
  • Importance de la valve sous-estimées dans les calculs probabilistes(Högberg, 2013, p. 271)
  • Défaillances systémiques de l'exploitant, du fournisseur et de l'autorité de régulation (Högberg, 2013, p. 272)
  • Leçons résultant d'autres incidents similaires non intégrées dans les formations des opérateurs (Högberg, 2013, p. 272)
Conséquences:
  • De très faibles rejets radioactifs, représentant une dose moyenne de 0,01 mSv pour 2 millions d'habitants ; une dose négligeable sur le plan sanitaire (Högberg, 2013, p. 272)
  • Un référendum suédois a été voté, interdisant la construction de tout nouveau réacteur dans le pays (Högberg, 2013, p. 273)

Tchernobyl (1986)

L’accident de Tchernobyl de 1986 constitue le deuxième des trois accidents majeurs d’un réacteur nucléaire (Högberg, 2013, p. 269). Durant un test, le réacteur a été mis dans un état instable à faible puissance par les opérateurs (Högberg, 2013, p. 273). Lorsqu’un opérateur appuya sur le bouton de fermeture du réacteur, un immense pic de puissance est survenu et a initié un emballement de fission, causant deux explosions (Högberg, 2013, p. 273). La première a causé l’explosion d’un nombre considérable de canaux de combustible (Högberg, 2013, p. 273). La deuxième, quant à elle, a achevé la destruction complète du réacteur et a provoqué un incendie qui a duré 10 jours (Högberg, 2013, p. 273)

Causes :
  • Défauts graves de conception du réacteur (Högberg, 2013, p. 274).
  • Analyse de sûreté inadéquate et faible indépendance des contrôles (Högberg, 2013, p. 274).
  • Mauvais partage des informations importantes sur la sûreté (Högberg, 2013, p. 274).
  • Non-respect des règles et procédures de sécurité par les opérateurs (Högberg, 2013, p. 275).
  • Absence générale de culture de la sécurité aux niveaux national et local (Högberg, 2013, p. 275).
Conséquences :
  • Deux décès immédiats parmi les travailleurs dus à l'explosion (Högberg, 2013, p. 275).
  • 28 décès rapides dus au syndrome d'irradiation aiguë (Högberg, 2013, p. 275).
  • Environ 7 000 cancers de la thyroïde diagnostiqués jusqu'en 2005 (Högberg, 2013, p. 275).
  • Projection de 4 000 cancers supplémentaires chez les personnes les plus exposées (Högberg, 2013, p. 275).
Impacts socio-économiques :
  • Plus de 300 000 personnes évacuées et relocalisées (Högberg, 2013, p. 276).
  • 800 000 ha de terres agricoles et 700 000 ha de forêts retirés du service (Högberg, 2013, p. 276).
  • 250 000 à 500 000 millions de dollars de coûts estimés sur 25 ans (Högberg, 2013, p. 276).
  • Une contamination de césium étendue à toute l’Europe (Högberg, 2013, p. 275).
Conséquences sur le secteur nucléaire :
  • Adoption de la Convention sur la sûreté nucléaire (Högberg, 2013, p. 276).
  • Révision et mise à niveau des normes de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) (Högberg, 2013, p. 276).
  • Création de la World Association of Nuclear Operators (WANO) (Högberg, 2013, p. 276).
  • La culture de la sûreté devient un concept central (Högberg, 2013, p. 276).

Fukushima (2011)

L’accident de Fukushima de 2011 constitue le troisième des trois accidents majeurs liés à l’énergie nucléaire (Högberg, 2013, p. 267, 269) . Celui-ci est survenu après un séisme de magnitude 9,0, suivi d’un tsunami de 14 m de haut (alors que le site n’était conçu que pour résister à des vagues de 5,7 m), qui a noyé les groupes électrogènes de secours (Högberg, 2013, p. 277). Privés d’alimentation, les réacteurs des unités 1 à 3 ont perdu tout refroidissement ; le combustible de l'unité 4 avait été déchargé et un générateur diesel d’urgence a réussi à survivre dans les unités 5 et 6, ce qui a suffi pour leur refroidissement (Högberg, 2013, p. 277-278). Les cœurs des unités 1 à 3 ont surchauffé et ont probablement fondu (Högberg, 2013, p. 278). Conséquemment, les enceintes de confinement ont relâché de l’hydrogène et des produits de fission à la suite d'une surpression et d'autres mécanismes, ce qui a provoqué des explosions ayant détruit la partie supérieure des bâtiments des unités 1, 3 et 4 (Högberg, 2013, p. 278).

Causes :
  • Protection contre les tsunamis inadéquate malgré les données historiques (Högberg, 2013, p. 279).
  • TEPCO et la NISA avaient connaissance des lacunes sans avoir pris de mesures correctives (Högberg, 2013, p. 279).
  • Défaillances systémiques et organisationnelles matière de gestion des accidents graves (Högberg, 2013, p. 279).
  • Culture de l'obéissance et faible remise en question de l’autorité (Högberg, 2013, p. 279) . La commission d'enquête indépendante japonaise a conclu que : « Ce qui doit être admis – très douloureusement – c’est que cette catastrophe était "fabriquée au Japon". Ses causes fondamentales se trouvent dans les conventions ancrées de la culture japonaise : notre obéissance réflexe ; notre réticence à remettre en question l’autorité ; notre dévouement à "suivre le programme" ; notre esprit de groupe et notre insularité. » (Högberg, 2013, p. 279).
Conséquences :
  • Environ 1 800 km² de terres contaminées à un niveau de dose cumulée de ≥5 mSv/an (Högberg, 2013, p. 279).
  • 167 travailleurs exposés à plus de 100 mSv (Högberg, 2013, p. 279). Impact psychosocial majeur : stress, perturbation familiale et incertitude (Högberg, 2013, p. 280).
  • Aucun syndrome d’irradiation aiguë signalé au sein de la population (Högberg, 2013, p. 279).
Impacts socio-économiques :
  • Environ 150 000 personnes évacuées (Högberg, 2013, p. 281)
  • Les 54 réacteurs nucléaires japonais ont été progressivement arrêtés (Högberg, 2013, p. 281-282).
  • Seulement deux réacteurs autorisés à redémarrer à la fin de 2012 (Högberg, 2013, p. 282).
  • Essor de l’importation de combustibles fossiles affectant la balance commerciale (Högberg, 2013, p. 282).
  • Coût total sur 50 ans estimé entre 100 000 et 500 000 millions de dollars (Högberg, 2013, p. 282).
  • Nationalisation effective de la compagnie d'électricité TEPCO (Högberg, 2013, p. 282).
  • Plusieurs pays européens ont planifié de sortir de l’énergie nucléaire civile (Allemagne, Belgique, Suisse) (Högberg, 2013, p. 282).

Innovations et réacteurs GEN IV

Au début de la décennie, la demande d’énergie approcha 24PWh/année (24 x 10^15Wh/année), les estimations prévoient une augmentation proche du double vers la fin du 21ième siècle. Cependant, l’émission de gaz à effet de serre (GES) par la production d’énergie n’étant plus soutenable du point de vue environnemental, nous devons nous pencher vers un nouveau type d’énergie plus écoresponsable. Le nucléaire, bien qu’un fort candidat, est renié par les gouvernements et une bonne partie des populations en raison de ses enjeux entourant la sécurité et les coûts. Malgré tout, de nombreux concepts de réacteurs à fission sont présentement développés afin de remédier à ces considérations(Caciuffo et al., 2020, p. 1-4).

Actuellement, 30 pays exploitent l’énergie nucléaire civile, et leurs 454 installations au travers du globe représentent une capacité de 400GWe, soit environ ~14% de la production électrique mondiale. En Europe, 166 centrales dans 14 États couvrent ~25% des besoins électriques (Caciuffo et al., 2020, p. 24). 55 réacteurs sont actuellement en construction dont 16 en Europe, le reste, en majorité en Asie du Sud et en extrême orient. (Caciuffo et al., 2020, p. 2). Malgré une fréquence de dommage du cœur estimée à 10^-6 /année, l’utilisation de l’énergie nucléaire demeure controversé : un sondage Ipsos MORI conduit après l’accident de Fukushima en 2011 conclut qu’en moyenne, 62% du public mondial s’y oppose, atteignant des pics de 80% en Italie. Seuls l’Inde, l’Allemagne et les États-Unis ont une opinion positive de l’ENC (Caciuffo et al., 2020, p. 3). En ce moment, les réacteurs les plus courant sont les réacteurs à eau légère (LWR) prenant ~82% du marché, ceux-ci utilisant l’eau naturelle comme modérateur, caloporteur et vecteur thermique. Les deux principaux modèles de LWR sont:

  • PWR (pressurized water reactor) : L’eau est maintenue sous haute pression pour éviter l’ébullition et transfère la chaleur via un échangeur secondaire.
  • BWR (boiling water reactor): l’eau bout directement dans le coeur, la vapeur alimente directement la turbine. Elle a une conception électronique plus complexe, mais les coûts sont réduit dû à l’absence de circuit secondaire.

Les LWR, bien que fiable, présente plusieurs problèmes :

  • Une faible flexibilité opérationnelle : accumulation de xénon-135 perturbant la gestion de puissance(Caciuffo et al., 2020, p. 1-4)
  • Une faible efficacité thermodynamique (Caciuffo et al., 2020, p. 1-4)
  • Une mauvaise utilisation du combustible : nécessite un uranium enrichi à 3%-4% et ne brûle que l’uranium-235 (~0,7% de l’uranium naturelle)(Caciuffo et al., 2020, p. 1-4)
  • La gestion des déchets représente un défi majeur : ~10⁴ tonnes de combustible usé déchargées annuellement, contenant ~12 kg de Pu et ~3 kg d'actinides mineurs (Np, Am, Cm) par tonne, nécessitant un stockage sûr pendant 10⁵ à 10⁶ ans. La politique officielle dans plusieurs pays (États-Unis, UE) est l'enfouissement géologique à 250–1000 m de profondeur, sans solution définitive harmonisée à l'échelle internationale.
  • Enfin, avec une capacité typique de ~1 GWe, les LWR sont de très grandes installations nécessitant de longs délais de construction et d'importants investissements en capital. Des réflexions sont en cours sur les Small Modular Reactors (SMR) pour réduire ces contraintes.

Afin de surmonter ce problème, plusieurs alternatives ont été proposé par le Generation-IV International Forum, une organisation encadrant les recherches internationales sur la prochaine génération de réacteurs nucléaires, prochaine génération visant une meilleur optimisation de la génération d'énergie et d'améliorer la sureté des réacteurs nucléaires. L'organisation propose alors six modèle :

Type Caloporteur Spectre Température de Sortie (K) Efficacité Inconvénients
LWR (GEN III) Eau Thermique 561-598 30% Faible Burnup, déchets à longue durée, onéreux, faible flexibilité.
SFR Sodium Liquide Rapide >800 40% Le sodium réagit violemment avec l'eau et l'air (risque d'explosions et d'incendies), Le retrait du combustible est nécessaire créant une chance de prolifération.
LFR Plomb Rapide 823-1073 - Corrosion et érosion des matériaux, Po-210 radiotoxique, Des défis sismiques causé par l'énorme du réacteur, la radioactivité du plomb dure longtemps (10^6 ans).
GFR Hélium Rapide 1123 48% Le réacteur nécessite une haute pression, il y a des risques de dépressurasisation, les matériaux sont couteux (SiC, TiN), aucun prototype n'a été produit à ce jour.
SCWR Eau supercritique Rapide/Thermique 833 45% Des contraintes sur la cuve sont Le réacteur nécessite d'être à d'extremes conditions, la gaine du combustible est vulnérable en cas de perte du caloporteur.
MSR Sel fondu Rapide/Thermique 973-1073 - Les sels sont très corrosifs ainsi il n'y a aucune barres de contrôles et il y a des contraites de construction.
VHTR Hélium Thermique 1273 - Il y a un risque que le graphite entre en contact avec l'air et cause une incendie, le graphite est moins efficace que l'eau, de l'eau pourrait rentrer dans le coeur et mener à un changement de réactivité dangereux.

(Caciuffo et al., 2020, p. 6-14)

Les déchets nucléaires

Radioactivité

Certains éléments, principalement les plus lourds du tableau périodique, ont la propriété particulière d’émettre spontanément certaines particules ou des rayonnements. Cette propriété se nomme la radioactivité, et elle permet à un noyau instable d’un élément donné de se transformer vers un état plus stable par un de ces processus :

  • La désintégration α (alpha) : le noyau instable émet une particule α composée de deux protons et deux neutrons. Ayant une faible énergie, elle peut être arrêtée par une feuille de papier.
  • La désintégration β (bêta) : un des neutrons du noyau se transforme en proton, et émet un électron (dans ce cas appelé particule β-) pour que la charge soit conservée. Cette particule peut être arrêtée par une plaque d’aluminium.
  • Le rayonnement γ (gamma) : souvent après une collision ou une désintégration α ou β, le noyau émet un photon de longueur d’onde élevée (de très haute énergie) appelé rayon γ. Ces rayons peuvent pénétrer au travers des deux matériaux précédents et nécessitent une certaine épaisseur d’un matériau plus dense, comme le plomb, pour être arrêtées.

La dangerosité de la radioactivité provient du fait que chacune de ces émissions à un pouvoir ionisant, c’est-à-dire qu’elles ont le potentiel d’arracher les électrons d’un ou plusieurs atomes qu’elles rencontrent. Même les neutrons émis lors de la fission sont ionisants. Lorsqu’elles entrent en contact avec des tissus biologiques, des dommages lui sont causés (certaines cellules meurent ou sont endommagées). Si l’ADN d’une cellule est affecté, les mutations résultantes peuvent engendrer un cancer chez l’organisme.

Gestion des déchets

Des déchets radioactifs sont produits à toutes les étapes de l’exploitation du combustible nucléaire : une partie de ces déchets provient de l’extraction de l’uranium et la fabrication de combustible nucléaire, mais la majorité provient de l’utilisation de ce combustible (on parle alors de combustible nucléaire usé). Il est donc nécessaire d’isoler ces matières de façon à rendre négligeable leur apport de radionucléides (éléments radioactifs) à l’environnement (World Nuclear Association, 2025, paragr. 2, 16). Avant certaines formes de stockage ou d’entreposage, le conditionnement des déchets radioactifs est nécessaire. Ce terme regroupe les procédés qui transforment ces déchets sous une forme sécuritaire et qui rendent propres leur manipulation, leur transport et leur entreposage. Des formes communes de conditionnement sont l’encastrement des déchets de faible à moyenne activité dans le ciment, ou encore la vitrification des déchets de haute activité (World Nuclear Association, 2025, paragr.31). La vitrification consiste à incorporer les déchets de haute activité sous forme de granules dans une matrice de verre spécialisé, appelé verre borosilicate. Le mélange est ensuite versé et refroidi dans des contenants d’acier, qui garantissent la stabilité de l’ensemble pour des milliers d’années (World Nuclear Association, 2024, paragr.19-21) Ce dernier procédé est notamment adopté par la France et lui permet de conditionner les déchets qui représentent 99% de la radioactivité générée (Méplan et Nuttin, 2006, p.12). Dans le contexte actuel, pour l’écrasante majorité du volume de déchets produits (de faible activité et de moyenne activité à courte durée), ceux-ci sont envoyés dans des sites de stockage de surface, relâchés dans l’océan ou libérés dans l’atmosphère. Ces deux derniers procédés sont minutieusement contrôlés afin de limiter la radioactivité dispersée (comme en retardant le relâchement), d’autant plus que le volume et la nature des déchets relâchés représentent un risque négligeable pour la santé humaine (World Nuclear Association, 2025, paragr.34-36). L’entreposage des déchets de moyenne activité à longue durée et de ceux de haute activité nécessite des infrastructures plus complexes. En effet, l’entreposage des déchets se veut temporaire (même à long terme) et implique un certain niveau de maintenance du site. Même dans l’éventualité de l’arrêt de la maintenance de ces sites, les déchets doivent avoir été conditionnés pour leur assurer une stabilité maximale (Méplan et Nuttin, 2006, p.13). Pour disposer du combustible usé (haute activité) de façon transitoire, on peut distinguer les piscines d’entreposage et l’entreposage sec. Ce premier type de site, rempli d’eau, permet de refroidir continuellement le combustible usé (dont la radioactivité génère de la chaleur) et d’atténuer son rayonnement. Après un refroidissement suffisant, il est typiquement transféré vers un entreposage sec, où des contenants en acier, un blindage en béton et la circulation de l’air permettent de recréer ces conditions. Souvent, des piscines de refroidissement annexées aux centrales sont conçues pour entreposer tout le combustible utilisé dans sa durée de vie (World Nuclear Association, 2025, paragr.38-40). Stockage (géologique profond) Malgré l’existence de ces techniques d’entreposage, les pays exploitant l’ÉNC ont intérêt à investir dans le développement du stockage géologique profond, qui rendrait encore plus sécuritaire la disposition du combustible usé. Même si, à la base, le stockage a une vocation permanente (i.e. stabilité pendant des dizaines de milliers d’années sans intervention), la loi de pays comme la France ou le Canada exige que ce procédé soit réversible, puisque l’uranium contenu dans ces déchets représente une ressource potentiellement réutilisable (World Nuclear Association, 2025, paragr.43, Méplan et Nuttin, 2006, p.13). À ce jour, seuls les États-Unis ont implémenté un prototype de stockage géologique profond, ce dernier servant à disposer de déchets nucléaires militaires (World Nuclear Association, 2025, paragr.37). Cette forme de stockage privilégiée doit respecter certains critères. Les déchets doivent d’abord être stabilisés dans une matrice insoluble avant d’être chargés dans des contenants résistant à la corrosion. Il peut s’agir d’une vitrification, comme expliqué précédemment, mais l’oxyde d’uranium (qui forme la majorité du combustible) est déjà sous une forme assez stable. Par la suite, le dépôt de ses contenants dans un site profond permet de les isoler de l’environnement en cas de relâchement. Enfin, une formation géologique stable est choisie pour éviter la dispersion des déchets par l’action des eaux souterraines (World Nuclear Association, 2025, paragr.44).

Technologies

Avec la nouvelle génération de réacteur vient l’innovation du réacteur à cycle fermé. Celui-ci fonctionne en faisant le retraitement du combustible usé, en séparant le combustible des actinides (d’autres éléments lourds produits), et en réutilisant le combustible dans de nouveaux réacteurs ; le combustible est, à plusieurs reprises, recyclé. Le cycle fermé permet, entre autres, de diminuer la production de déchets à longue durée et de réduire la charge thermique des dépôts géologiques. Cependant, aucun réacteur à cycle entièrement fermé (c’est-à-dire qu’il recycle le combustible usé et les autres actinides produits) à grande échelle n’a été construit à ce jour. De plus, le concept de transmutation des actinides, consistant à transformer des déchets radioactifs possédant une très longue durée de vie en isotopes plus stables ou à courte durée à l’aide de réacteur rapide, permettrait de diminuer la quantité d’actinides et la radiotoxicité des déchets. Le tout est cependant très coûteux et demande des infrastructures qui dureraient des siècles, ce qui augmenterait les risques de prolifération d’armes nucléaires. Le combustible TRISO (TRistructural ISOtropic), combustible des réacteurs de la GEN-IV, est une autre innovation majeure dans la gestion des déchets. Ceux-ci sont composés de milliers de billes microscopiques; chaque bille contient un noyau d’uranium enveloppé par des couches protectrices de carbone pyrolytique et de carbure de silicium (SiC). Ce combustible apporte une très haute résistance thermique, une meilleure rétention des produits radioactifs et une meilleure sureté en lien avec les accidents. L’arrivée de nouveaux réacteurs apporte pourtant une certaine quantité de déchets nucléaires: des sels radioactifs, du sodium et du graphite irradié, des combustibles métalliques et le combustible enrichi HALEU (High-Assay Low enriched uranium). (National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine et al, (2023), p.92-226).

Ligne du temps : 1945 - Aujourd'hui

Histoire du nucléaire civil

De la bombe à la centrale : 1945 – Aujourd'hui

Les premiers champignons nucléaires - 1945

Le bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki https://en.wikipedia.org/wiki/File:Atomic_bombing_of_Japan.jpg

1945

Bombardements nucléaires d'Hiroshima et Nagasaki

La première utilisation guerrière de la bombe atomique influence durablement l’opinion publique sur les technologies nucléaires. Dans les années 1950, un sondage révélait qu’environ deux tiers des Américains associaient avant tout le mot « atome » à l’arme nucléaire et à la destruction (Weart, 2012, p. 92). Pendant plusieurs années, la peur reste ainsi ancrée dans les mentalités, ce qui limite le développement des nouvelles technologies nucléaires

Discours ONU — 1953

Eisenhower à l'Assemblée générale de l'ONU: https://www.britannica.com/event/Atoms-for-Peace-speech

1953

Discours « Atoms for Peace » — Eisenhower à l'ONU

Après que les États-Unis et l’URSS aient effectué les premiers tests de la bombe à hydrogène, immensément plus puissante que celles utilisées pendant la Seconde Guerre Mondiale, le gouvernement étatsunien cherchait désespérément à obtenir une supériorité morale face à son ennemi communiste (Weart, 2012, p.79). C’est dans ce contexte de guerre froide que le président américain Dwight D. Eisenhower adresse à l’Assemblée générale de l’ONU son discours intitulé « Atoms for Peace ». Ce dernier vante notamment les mérites et le potentiel de l’utilisation des technologies nucléaires civiles, et ce pour faire contraste avec l’avènement de nouvelles armes dévastatrices. De façon inattendue, même à l’international, le discours engendre une promotion rapide des projets de centrale, qui sera elle-même accélérée par les intérêts privés (Weart, 2012, pp.80-82). Aux États-Unis, cela marque le début d’une campagne de sensibilisation aux bienfaits de l’ÉNC auprès du public. Ce programme, sponsorisé par l’Atomic Energy Commission (AEC) a mené des initiatives efficaces principalement auprès de la jeunesse en fournissant du matériel d’enseignement aux écoles (Weart, 2012, p.87).

« Les puissances contributrices dédieraient une partie de leurs ressources dans le but de répondre aux besoins du monde plutôt qu'à ses peurs. » — Eisenhower, 1953

1954

Révocation des accréditations d'Oppenheimer

En parallèle de ses efforts de sensibilisation, l’AEC est rapidement critiquée en raison du secret excessif qu’elle garde autour de ses décisions en matière de sécurité nucléaire. En 1954, la direction de l’organisation révoque au célèbre scientifique Robert Oppenheimer son accès aux informations confidentielles. Puisque ce dernier aurait exprimé des doutes face à la mise au point de la bombe à hydrogène, une partie importante du public considère son expulsion comme une accusation de trahison et perd confiance envers l’AEC (Weart, 2012, p.94).

1970

Censure d'une étude sur la sûreté des réacteurs

L'ONG Les Amis de la Terre révèle que l'AEC avait censuré la publication d'une étude sur la sûreté nucléaire. La confiance des Américains envers les autorités du secteur continue de se dégrader.

Choc pétrolier —1973

Un commercant posant une affische sur le manque de pétrole https://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/choc-petrolier

1973

Le choc pétrolier

L’augmentation drastique des prix du pétrole causée par la guerre du Kippour en 1973 agit en faveur de l’ÉNC dans plusieurs pays. L’année suivante, en France, le premier ministre Pierre Messmer met en action un plan gouvernemental qui accélère fortement la construction de centrales nucléaires dans le but de réduire les dépenses liées au pétrole (Le Renard, 2017, pp.63-64). Un changement de politique similaire s’opère au Royaume-Uni, où l’ÉNC devient la forme d’énergie la plus fiable aux yeux du public considérant les besoins énergétiques (Konrad et Espluga, 2018, p.43).

1977

Manifestation de Malville contre Superphénix

Une manifestation est organisée par le mouvement écologiste français en opposition à la construction de la centrale Superphénix de Malville. 20 000 personnes sont rassemblées près du site, mais la démonstration finit par une altercation avec les forces de l’ordre, qui engendre la mort d’un manifestant. Malgré les efforts importants de mobilisation anti-nucléaire, la construction de la centrale arrive à terme et le taux d’opposition à l’ÉNC chute à 25% à la fin des années 1970 (Vrignon, 2022, paragr.143, 159).

Three Mile Island —1979

L'installation de TMI, 1979 https://en.wikipedia.org/wiki/Three_Mile_Island_accident

1979

Accident nucléaire de Three Mile Island

Bien que l’accident en soi ait entraîné peu de répercussions sur son environnement, sa nouveauté a significativement affecté la confiance du public étatsunien face aux technologies nucléaires (Sengupta, 2023, p.8). Une analyse menée peu après l’incident indique qu’une majorité du public (66%) appuyait une réduction de l’exploitation de l’ÉNC, contre seulement 34% en 1976. Pourtant, même après 1979, une majorité reconnait également l’importance de l’ÉNC pour répondre aux besoins énergétiques à long terme (Rankin et al., 1981, p.144). La composante anti-nucléaire des mouvements écologistes prend alors de l’ampleur aux États-Unis (Sengupta, 2023, p.2).

Tchernobyl-1986

Tchernobyl après l'explosion: https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3606704/

L’effet durable de l’accident à Tchernobyl sur cette perception du risque rejoint un des résultats de notre étude. Au Québec, encore aujourd’hui, les personnes ayant vécu Tchernobyl dans leur enfance perçoivent les technologies nucléaires comme beaucoup plus risquées que ceux nés longtemps après. Consultez nos résultats détaillés au bas de la page afin de connaitre la méthodologie et la formulation des questions.

1986

Catastrophe nucléaire de Tchernobyl

Elle correspond à l’accident le plus dommageable tant sur le plan environnemental et sanitaire que sur le plan de l’opinion publique. Dans les années suivant 1986, des protestations citoyennes en Italie, au Danemark, en Autriche et au Portugal conduisent à l’abandon complet de l’ÉNC dans ces pays (Kaijser et al, 2021, p.4). Même en 2016, une étude réalisée en Serbie indique que 71% des répondants craignaient encore la possibilité d’une catastrophe nucléaire (Cvetkovic et al., 2021, cité par Sengupta, 2023, p.5).

1987

Désignation de Yucca Mountain comme site de stockage

Le gouvernement étatsunien désigne Yucca Mountain au Nevada comme le seul site de stockage de déchets radioactifs. Une forte opposition est alors montée par les habitants du Nevada au nom d’enjeux environnementaux et de santé. En ignorant ces revendications, beaucoup d’habitants perdent confiance envers les autorités gouvernementales sur l’enjeu des déchets. Après la construction du site à Yucca Mountain, seulement 32% des Américains sondés ont confiance que le Département de l’Énergie informerait la population dans le cas de problèmes liés aux nouvelles installations (Sengupta, 2021, p.9).

Fukushima — 2011

Fukushima,2011, après l'incident. https://fr.wikipedia.org/wiki/Accident_nucl%C3%A9aire_de_Fukushima

2011

Catastrophe nucléaire de Fukushima

Immédiatement après l’accident, entre 41 et 54% des Japonais affirment vouloir réduire le nombre de centrale nucléaires dans leur pays. Il s’agit d’un changement drastique par rapport à 2005 : une étude par l’AIEA avait identifié que 82 % de la population était en faveur de construire de nouvelles centrales ou de maintenir celles existantes. (Ramana, 2011, p.43). Même à l’international, le soutien public à l’ÉNC subit une chute de 52,7% à 45,4 % après l’accident à Fukushima. Les pays ayant déjà exploité le nucléaire comme source d’énergie subissent un effet plus marqué (Sengupta, 2021, p.5).

Aujourd'hui

Sommet sur l'Énergie Nucléaire, 2026. Politiciens, diplomates et chefs d'Organisation discutant sur le rôle de l'l’ÉNC https://www.iaea.org/newscenter/news/global-leaders-affirm-central-role-for-nuclear-at-2026-nuclear-energy-summit

Aujourd'hui

Quelle perception du risque ?

Comme ce bref historique le démontre, une multitude de facteurs semblent avoir engendré les craintes actuelles envers l’ÉNC. Malgré les avancées qui se poursuivent en matière de gestion des déchets, 56% de la population mondiale en 2023 affirmait que cette gestion ne sera jamais assez sécuritaire pour justifier l’exploitation du nucléaire (Sengupta, 2023, p.8). Cette inquiétude semble d’autant plus importante au Québec, où 70% des répondants à un sondage Angus Reid se disent inconfortables à l’idée de l’opération d’une centrale nucléaire dans leur province (Angus Reid Institute, 2023, p.6). Dans le contexte géopolitique actuel où la guerre en Iran perturbe l’approvisionnement énergétique de plusieurs pays, pourrait-on s’attendre à une résurgence du soutien à l’ÉNC, ses avantages dépassant alors ses risques?